L'horreur de savoir

par Yorick Secretin

Le mercredi de 20h à 21h30.
4 et 18 février, 4 et 18 mars, 1, 5 et 29 avril, 13 et 27 mai, 10 juin 2026.

La naissance de la psychanalyse, par sa mise au jour de l’inconscient singulier, n’a pas seulement bousculée le champ des pratiques cliniques, elle a du même coup jeté un radical soupçon sur de nombreux principes fondamentaux de la tradition philosophique, à commencer par la nature de celui, inaugural, du désir de savoir. À rebours, sinon par-delà, l’humilité socratique de la docte ignorance — savoir princeps du non-savoir qui fonde toute recherche possible de la vérité —, et en dépit de ce qu’Aristote affirme au seuil de sa Métaphysique — que « tous les hommes désirent naturellement savoir » —, Jacques Lacan rompt cet enthousiasme philosophique, comme scientifique d’ailleurs, pour la vérité, soutenant non seulement qu’il n’y a pas de théorie de la « connaissance qui ne soit d’illusion ou de mythe » (Radiophonie IV, 1970), mais encore que, malgré ce que semblent encore croire les philosophes, amis de la sagesse, voire amoureux de la vérité, « à la vérité avec [elle — la vérité —,] il n’y a pas de rapports d’amour possibles, ni de mariage, ni d’union libre. Il n’y en a qu’un [mariage] de sûr, si vous voulez qu’elle vous ait bien, la castration, la vôtre, bien entendu, et d’elle, pas de pitié. Savoir que c’est comme ça, n’empêche pas que ça arrive, et bien sûr, encore moins qu’on l’évite. » (Réponses à des étudiants en philosophie, 1966)
Ce rejet psychanalytique de la « broutille philosophique », au nom qu’il n’y a de parlant qui ne soit sujet divisé, refendu, béant, castré, Freud le premier le marqua d’un : « Je suis hostile à la fabrication de Weltanschauungen : qu’on les laisse aux philosophes » (Inhibition, symptôme et angoisse, 1926), mais encore, affirmant que « la plupart des gens possédant une culture philosophique sont absolument incapables de comprendre qu'un fait psychique puisse n'être pas conscient, et ils repoussent cette idée comme absurde et en contradiction avec la saine et simple logique » (Le Moi et le Ça, 1923). Nombreuses, dans le texte freudien comme lacanien, sont ainsi les marques de cette méfiance du mirage philosophique. Loin d’une piètre sophistique misologique comme d’une menue réduction psychologique, ce qui s’esquisse de la découverte psychanalytique nous semble exiger une mise au travail expresse au profit d’une interrogation sur les fondements et la légitimité de l’activité philosophique. En effet, et bien que, nous dit Lacan, « la psychanalyse n’a pas à rendre compte à la philosophie de l’erreur philosophique, comme si la philosophie à partir de là devait “s’en rendre compte” » (Réponses à des étudiants en philosophie, 1966), il ne nous semble pas moins judicieux que le philosophe, s’il est soucieux de ladite vérité, comme du savoir, ne s’arrange pas trop facilement d’un cachez-moi cet inconscient que je ne saurais voir, révélant ainsi que ce n’est pas tant la recherche de ce que peuvent bien vouloir dire vérité et savoir, que l’intérêt qu’il prend au savoir supposé de la vérité, qui le meut d’une horreur de savoir son « vide si incommode à approcher » (Résumé du séminaire « La logique du fantasme », 1968). Là, tâcher d’en prendre mesure et conséquences, sera notre charge, assumant de s’y confronter sans le trop pratique mépris de la paresse qui tiennent actifs et bruyants les professionnels de la connaissance.
« Brisons donc là : pas de connaissance. » (Radiophonie V, 1970) Car enfin, il n’y a pas de sujet parlant, certainement pas moins le philosophe, qui à rechercher la vérité ne participe d’une entreprise trompeuse, en tant que la vérité elle-même serait ainsi toujours singulière et insu, et ce faisant « pas toute » nous dit Lacan, ne pouvant jamais être dite intégralement, seulement « mi-dite ».
Or, il semble bien que les sujets humains — y compris ceux qui élucubrent sur l’absolu de la vérité — n’en veulent « vrai-ment » rien savoir, et loin donc d’être animés par un désir de savoir, Lacan dans sa Note italienne nous parle ainsi de l’ « horreur de savoir » qui fonde tout sujet d’être de part en part concerné singulièrement par l’inconscient, le sien propre, qui le divise et le cause comme sujet humain, vivant et parlant — animé dès lors par un « n’en rien vouloir savoir » de sa vérité singulière, laquelle se voile, sous couvert d’universel, derrière de belles théories ou conceptions philosophiques du monde.
De là, faut-il se résoudre à reconnaître que le philosopher n’est que l’autre nom d’un illusoire positivisme escamotant le réel en Idées ou Concepts, verrouillant ainsi négativité et singularité de la vérité au profit de la positivité et de l’universel de la vérité, ou n’est-ce là que la définition de son terrible dévoiement historique qui ne nomme pas ce qu’un sens plus originaire révèlerait, bien plutôt discours sur et depuis la problématicité fondamentale du réel — ainsi que Patočka nous l’enseigna —, interdisant élucubrations et conceptions à tout va sur le monde. Ainsi ressaisie — à sa source sinon à sa cause —, cette problématicité ne rejoindrait-elle pas les conséquences de ce qu’alors nous enseignèrent Freud, Lacan et quelques autres ? Si tant est que, et le pas n’est manifestement pas assumable par tous, le sens de cette problématicité, au fondement du philosopher, soit pris à la mesure de l’ « objet », dont Lacan nous dit qu’il « manque à la considération philosophique pour se situer, c’est à dire pour savoir qu’elle n’est rien » (Réponses à des étudiants en philosophie, 1966) ? Rien donc qui ne vaille pas la peine d’y mener notre question.

Ce groupe d’étude théorique, de là, se proposera comme réflexion critique, conceptuelle comme historiographique, sur les effets d’une telle hypothèse — celle de l’inconscient singulier donc (et de l’objet à sa cause) — sur la vérité et le savoir, posant ainsi cette question cruciale pour la philosophie : L’existence de l’inconscient singulier, en ce qu’elle fait du sujet un être divisé, traversé par un « savoir insu à lui-même », constitue-t-elle la condition d’impossibilité de la vérité philosophique ? Et, ce faisant, à quel prix un sujet humain peut-il encore dire vrai ?